vendredi 14 septembre 2007

Le procès de Laurent Joffrin

En janvier dernier, le journal de critique des médias Le Plan B mettait en scène le procès du directeur de Libération, le taulier barbichu de la « maison commune de la gauche ». Bien que fictive, cette comparution éclaire la farce du forum « Vive la politique! » qui s'est jouée à Grenoble.


Gardes, faites entrer l’accusé !

Le président : Accusé Laurent Mouchard, dit « Joffrin », levez-vous. Vous venez de prétendre que Libération, dont vous êtes devenu PDG grâce à Édouard de Rothschild, sera, je vous cite, « le journal de la société contre le pouvoir économique » [rires dans la salle]. Mentir est chez vous une vieille habitude. Là, c’est l’infraction de trop.

L’accusé : Mentir ? Édouard est un entrepreneur moderne, sociétal, qui multiplie les initiatives citoyennes !

Le procureur : Comme le licenciement de 82 journalistes ?

La défense : Ces bras cassés ont fait plonger le cash flow de la marque Libé ! Mon client a montré que « s’ils avaient passé le temps qu’ils ont passé en AG à écrire des articles, on n’en serait pas là ! » La presse dont il rêve sera riche en pop up, en suppléments publicitaires altermondialistes. Il sait faire. Lisez son éditorial du cahier « Spécial cadeaux » du Nouvel Observateur : « À l’ombre du sapin, tous, pro et anti-consommation, se réconcilient. Militants austères ou consommateurs enragés, ils ne connaissent alors qu’un seul défilé : celui qu’ils forment devant les caisses enregistreuses. Et, après Noël, ils se rassemblent sous une seule banderole où on lit : “Soldes ”. » C’est le socialisme de demain !

Le président : Accusé, mettre la gauche à droite, est-ce adroit ? [Il glousse]

L’accusé : Sur ce terrain, barbiche mise à part, hé, hé !, j’avance à visage découvert depuis plus de vingt ans. En 1984, l’émission « Vive la crise ! », c’était moi. Yves Montand et Alain Minc récitaient ma partition. Mon adagio télévisé était subtil : à bas les grosses caisses des syndicats corporatistes avinés, vive les symphonies techno-monarchistes de Philippe de Villiers.

Le procureur : N’auriez-vous pas plagié ce refrain ?

L’accusé [incapable de contrôler son tic verbal du « hé, hé »] : Hé, hé ! que non. Dans mon livre La Gauche en voie de disparition, j’expliquais dès 1984 : « Aux chœurs lourdauds des manifs de la gauche, les Français préfèrent les mélodies légères des chorales de quartier, aux slogans vengeurs les vocalises apaisantes, et aux mouvements de menton des chefs de parti les mouvements de baguette des chefs d’orchestre. » Pas mal !

Le président : Mais ça ne veut rien dire ! « Vocalises apaisantes », n’était-ce pas plutôt l’époque du capitalisme brutal de Reagan et de Thatcher ?

La défense : Monsieur le Président, Reagan répercutait le cri de la société civile contre l’État, comme Rothschild aujourd’hui. Pour mon client, « il n’y a pas d’autre moyen de rénover enfin la culture politique de la gauche que d’y injecter massivement les valeurs du marché. En ce sens, le capitalisme est l’avenir de la gauche. Et, face à une bourgeoisie française conservatrice et rentière, la gauche est l’avenir du capitalisme ». [Cris d’horreur dans la salle, vomissements.]

L’accusé : Hé, hé !

Le président : Qu’entendez-vous faire de Libération ?

L’accusé : Rien de plus que ce qu’il est depuis vingt-cinq ans. Serge July m’a appris le journalisme. Mon projet, c’est mon bilan. Je l’ai dressé en 1993 : « On a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche. »

Le président : La cour constate votre constance : un an plus tard, vous jugez que BHL, Goupil et Bruckner, « c’est le genre de courants sur lequel la gauche doit se brancher ». En 1998, vous réclamez la privatisation d’Air France…

Le procureur : Ce n’était qu’un début…

Le président : En effet. [Il reprend] En 1999, vous estimez : « L’Amérique-monde dans laquelle nous vivons désormais est un empire démocratique. Elle s’impose par l’Idée, bien plus que par la force matérielle. » Bien vu !

L’accusé : Sarkozy, à qui j’en avais parlé, a beaucoup apprécié.

Le président : Hum… Vous exprimez quelques réserves envers la guerre d’Irak, mais pour ajouter : « L’armée américaine devrait être épaulée, relayée par des troupes européennes, y compris françaises. » Puis vous célébrez la journaliste du New York Times qui a diffusé la propagande du Pentagone sur la présence d’armes de destruction massive en Irak : « Judith Miller représentait le mieux, au Times, la fiabilité et le professionnalisme. » Son journal la licenciera peu après pour faute grave (600 000 morts) ! Y a-t-il un seul bobard de guerre sur lequel vous n’ayez sauté à pieds joints ?

Le procureur : Monsieur le président, le fait que son hebdomadaire ait été condamné pour « contrefaçon » le 11 septembre 2002 par le tribunal de grande instance de Paris ne lui a rien appris ! En mai 2005, Le Canard enchaîné révèle qu’il a « réécrit » pour le durcir un entretien avec Jacques Delors, car il voulait, face à la montée du « non » au référendum, titrer à la Une, et en lettres énormes : « Delors : “ Ils vous mentent !” » La défense : En matière de faux scoops, mon client n’égale pas Edwy Plenel. Lui aussi briguait la direction de Libération. Or l’accusation l’a convoqué… [Un petit homme en noir surexcité déboule dans le prétoire.]

Edwy Plenel : À moi comte, deux mots ! Enfin vous l’emportez, et la faveur du roi vous élève en un rang qui n’était dû qu’à moi. [Le témoin brandit Le Cid, de Corneille, et se met à hurler] Achetez ce livre ! Précipitez-vous ! C’est ça, la démocratie !

L’accusé : Monsieur le Président, ces simagrées me peinent. Edwy [marmonnant dans sa barbiche constellée de morceaux de cake, il se tourne vers le témoin], je mesure que ce fiasco va accentuer ta dégringolade. Sois gentil, cesse d’hystériser les débats. Nous avons toujours combattu ensemble, mais pour régner sur Libération il n’y avait qu’un sceptre. Rothschild en détenait la clé. Or moi, je tutoie Nico [Sarkozy], un ami d’Édouard. Hé, hé !

Edwy Plenel [déchaîné par ce ricanement] : Regardez tous ! [Le témoin exhibe alors des fiches de police dévoilant la marque de savon à barbe de son rival. La salle est prise de pitié] Depuis que Mitterrand est mort, plus personne ne m’écoute… [Il sanglote. Deux gardes emmènent la petite teigne moustachue en lui chantonnant une comptine pour enfants]

Le président : Accusé, quel journalisme comptez-vous pratiquer ? L’accusé : Je l’ai écrit en 1999 : « Quoi qu’en dise Bourdieu, les espaces de liberté, dans les médias français, restent considérables, plus grands même qu’ils ne l’ont jamais été. » Mon journalisme sera celui du refus des connivences [Stupeur dans la salle]

Le procureur : C’est inouï ! En août 2000, Le Nouvel Observateur, que dirige l’accusé, recommande une émission de télévision avec… Joffrin ! Le mois suivant, la couverture du magazine est consacrée à un livre coécrit par Joffrin. En avril 2005, une page du même hebdomadaire célèbre une émission, « Les détectives de l’histoire », animée par… Joffrin. Dans Le Nouvel Observateur du 21 mars 2002, Joffrin figure dans la rubrique « En hausse ». Deux semaines plus tard, la rubrique « Les écrivains de L’Obs » applaudit un roman de Joffrin, La Princesse oubliée, dont les boutiques « tout à 1 euro » ne savent plus que faire.

L’accusé : Pourtant Raphaëlle Bacqué, du Monde, a estimé que j’écrivais « vite et bien » [la salle se tord de rire].

Le procureur : [Il reprend] En janvier 2002, notre brillant écrivain [gloussements] avait invité son patron, Jean Daniel, dans l’émission de France Inter qu’il présentait alors. Car l’accusé compense la médiocrité de ses productions par leur fréquence et par la densité de son réseau de connivences (Val, Maris, Bacqué, Hees, Tesson, Giesbert). Et le plus drôle est qu’un jury présidé par le prévenu attribua son « prix de la meilleure Une de presse » au… Nouvel Observateur.

Bluffés par un tel culot, le public et la cour applaudissent. L’accusé hésite, puis salue d’une révérence. Rasséréné, il ouvre une boîte de caviar. De petites giclées noires colorent les particules de cake égarées dans sa barbiche. Son acquittement lui paraît acquis. « Hé, hé ! ». Mais la cour reparaît : « Qu’on le rase ! »

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à lire aussi : Bilan de ce forum vu de l'intérieur, par une journaliste d' Arrêt sur Images.

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