samedi 2 septembre 2017

Contre le business des réseaux sociaux privatifs et leurs nuisances

Depuis la mise en ligne de ce texte critique (avril 2013) les réseaux sociaux privatifs ont littéralement tout bouffé, au-delà de toutes prévisions. Du coup, on en a fait un work in progress...

«Google et Facebook ne sont pas des entreprises de communication, mais les plus grandes agences publicitaires du monde. Les réseaux sociaux c’est de la publicité ciblée. » Christian FUCHS
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T'es même pas sur Facebook... pourquoi ?
 
1. Internet s'est construit sur un principe génial : le réseau décentralisé, fait de chemins multiples, impossibles à bloquer ou à contrôler. Cette structure a révolutionné la liberté de publication. L’ emprise croissante sur la toile d'opérateurs privés hyper riches et puissants, tels que Google, Apple ou Facebook (2 milliards d'utilisateurs actifs) fait gravement reculer cette liberté. Yohan Boniface, responsable de l’informatique éditoriale au journal Libération, n'y va pas par quatre chemins : "Ce qui se passe sous nos yeux, c’est la privatisation du Web, avec la participation passive si ce n’est la bénédiction de tous".

2. Le droit à la vie privée comprend le droit de se connecter avec qui et comme bon vous semble sans être tracé, et sans que vos contenus soit pannellisés, traités et monnayés.
Or c'est exactement ce que font Facebook et Cie qui tracent, collectent, et vendent aux marketeux les contenus que vous leur confiez -y compris les plus insignifiants- pour faire du pognon sur votre dos. Vous me direz qu'Internet aujourd'hui se réorganise tendanciellement comme un hypermarché... et vous aurez raison.

3.  Les réseaux sociaux privateurs fonctionnent invariablement sur le même modèle économique : datamining et ciblage publicitaire. Chez Google (+ 1 milliard de visiteurs uniques mensuels) la pub représente plus de 90% du chiffre d'affaire : la totalité des flux utilisateur sur le réseau des réseaux est avalée et triturée H.24 par des algorithmes marchands qui les transforment en millions de dollars.

«Dans une conférence d'il y a longtemps, j'expliquais que Facebook était le plus grand voleur que je connaisse. Pour résumer : Facebook publie vos contenus (sans vous payer) pour attirer du public vers les écrans de publicité qu'il vend. Il revend (sans les payer) vos données personnelles à ses clients (les régies publicitaires) pour qu'elles puissent mieux vous cibler. Puis il vous propose – à vous – de payer pour que vos contenus soient plus visibles que les autres (et donc pour attirer plus de visiteurs vers les écrans de pub de ses clients), avant finalement de vous proposer d'acheter ses actions pour espérer enfin toucher une part du fric que votre travail rapporte. Et vous en redemandez. Du pur génie. »
Laurent Schemla

4. Leurs services sont "offerts" aux utilisateurs en échange du profilage publicitaire, mais les utilisateurs, allèguent-ils parfois, contrôlent leurs données... C'est un mensonge éculé. Du reste, ils ne se cachent plus derrière leur petit doigt. Extrait du contrat d'utilisation Twitter  [version 2017, 25 p, 3 : Vos droits] :

 « En soumettant, en publiant ou en affichant un Contenu sur ou via les Services, vous nous accordez une licence mondiale, non exclusive et libre de redevances (incluant le droit de sous-licencier), nous autorisant à utiliser, copier, reproduire, traiter, adapter, modifier, publier, transmettre, afficher et distribuer ce Contenu sur tout support et selon toute méthode de distribution (actuellement connus ou développés dans le futur). »

Dès le premier selfie vous leur aliénez purement et simplement les droits d'utilisation de vos données. La timide CNIL française a évoqué "une impossibilité pour l'utilisateur de savoir quelles informations sont collectées." Ne vous cassez pas, ils collectent TOUT.

Les dernières tendances lourdes : ces plateformes s'inscrustent au plus profond de nos smartphones (via une foultitude d'applis dédiées gratuites ) et elles associent de plus en plus d'options payantes à leurs services.

Ainsi chez Tinder, valorisé à 4,9 milliards de dollars, les accros du dating sur catalogue s'acquitent de 9,99 € par mois en moyenne pour accéder à la version Tinder Plus. 

Facebook facture 0,78 € le droit d' envoyer un message privé sur son réseau à une personne qui n'est pas votre ami(e)... Si vous brûlez d'envie de déclarer votre flamme à un people bankable, le tarif fluctue selon sa côte de popularité. Pour une bafouille à Snoop Dogg, raquez 11,69€ et croisez les doigts, le système ne garantit pas encore que vous recevrez une réponse personnelle de l'intéressé...

Google à déposé un brevet sur la monétisation des commentaires. Ce nouveau service optionnel consisterait à rendre les commentaires payants plus visibles que les commentaires lambda. En les plaçant par exemple bien en vue dans les colonnes d'un journal, à la suite d'un article, sur les blogs, dans les forums, etc.

Une variante du brevet va jusqu'au bout de sa logique en proposant... de mettre aux enchères les commentaires payants (!) Plus vous renchérirez, mieux vous serez placé...

La pieuvre étudie donc la possibilité de valoriser un nouveau gisement de contenus, absolument énorme mais largement sous-exploité, en s'appuyant sur trois dispositions peu flatteuses mais tellement répandues, tellement humaines...
- La première -de très loin- est le narcissisme des auteurs et des commentateurs.
- La deuxième est l'appât du gain des auteurs de contenu.
- La troisième est que lorsqu'un fil comporte plusieurs dizaines ou centaines de commentaires, rares sont les lecteurs curieux qui vont au-delà des dix premiers...

S'il s'avérait que le brevet soit exploité bientôt (quelles raisons d'en douter ?) la tradition moyenâgeuse qui consiste à laisser s'empiler bêtement les flux de commentaires disparaîtrait en moins de deux. Le consommateur s'habitue à tout, pas vrai ? (4)

En février 2014, Facebook gobait WhatsApp, une modeste plateforme de tchat, pour la somme inouïe de 16 milliards de dollars (+3 milliards de dollars de bonus en actions aux fondateurs et à la cinquantaine de salariés). Cette acquisition stratégique a enrichi sa base de données de 400 millions de numéros de téléphones mobiles, ouvrant en grand la porte à ceux de leurs contacts, et ainsi de suite...

Andrew Lewis, auteur de la célèbre définition du modèle ultime de l'intégration marchande "Si tu n'est pas le client, c'est que c'est toi le produit" peut aller se rhabiller. Maintenant tu es à la fois le client ET le produit.


Les grandes oreilles du renseignement US.

Le monde entier ne peut ignorer depuis les révélations d' Edouard Snowden, que la "bande des quatres" (Google, Amazon, Facebook, Apple) et quelques autres, travaille main dans la main avec le plus puissant service d'espionnage et de surveillance électronique au monde, la NSA (programme PRISM).

Ce que l'on sait moins, c'est que tout ce que la planète financière compte d'investisseurs les moins recommandables s'est penché sur la corbeille de naissance de Facebook bien avant son entrée en bourse. Pour savoir qui ils sont et ce qu'ils font LISEZ ICI. Vous apprendrez comment fonctionnent la censure et l'espionnite d'Etat avec l'accord tacite -ou le concours direct- des millionnaires en sweatshirt à capuche de Facebook; et comment des régimes impitoyables tel celui du syrien El Assad l'ont utilisé  pour piéger des oppposants.
Sans que celà n'émeuve plus que ça Zuckerberg et Goldman Sachs.

Un dernier truc : Non content de se faire des centaines de millions de dollars avec son système de reconnaissance faciale, Zuckerberg n'a aucun humour.

Bringing data back to the people
Comme dit un expert en réseaux sociaux qui met les doigts dans le cambouis, Michiel de Jong, (ça s'écrit comme ça)  " Il est absurde que les logiciels hébergés vous fassent céder vos données à l’auteur de l’application en question, mais c’est ainsi que cela se passe." Des alternatives radicales au commerce sans scrupules des données utilisateurs existent.  MASTODON ou DIASPORA représentent l'avenir du web social. Ce sont des projets prometteurs, qui peinent encore à atteindre le grand public. Parmi d'autres projets encore plus ambitieux, M. de Jong et son équipe sont sur le coup avec UNHOSTED.
***

«Aujourd’hui, tout l’espace public est concentré sur Twitter (...) Ça a réorganisé complètement la temporalité politique, en instaurant le temps réel en politique.» 
Clément Sénéchal, ex-community manager de JL Mélenchon


Twitter : Le chaos, c'est du cash-flow !

T'es pas sur Twitter non plus ? Non plus.

Minimaliste, ultra-réactif,   Twitter est encore loin de faire de l'ombre aux géants avec sa 12ème place mondiale par le nombre d'utilisateurs (0). Mais il est l'outil de micro-blogging le plus viral du moment. C'est un véritable media de l'immédiat dont les professions symboliques -people, marketeux (1), recruteurs (2), lobbyistes, journaleux et politiciens- n' osaient rêver il y a dix ans. De sources professionnelles, le gros du trafic (90%) est produit par des centaines de millions de followers qui se contentent de retweeter les gazouillis de 10% de communiquants d'influence. Puisqu'on vous dit que grâce à vous, Twitter s'adapte toujours mieux à vos goûts ! 

A la différence de Facebook, orienté sociabilité au sein d'un groupe d'amis, Twitter est orienté public par défaut. Mais si les algorithmes diffèrent, l'objectif est le même : c'est à qui ciblera le plus finement les utilisateurs à leurs commenditaires.


L'insoumission a un nom. Le parfum GABRIELLE CHANEL
 






@CHANEL - 1er septembre 2017

Pour te vendre un truc, un slogan ne doit JAMAIS dépasser les fameux 140 caractères. Ennemis jurés du discours construit et rationnel, les créatifs ont imposé la forme brève comme règle absolue (Cf. baseline). Au delà de deux lignes, horreur ! vous entrez dans l'univers du roman...

Ces réseaux soi-disant si soucieux de protéger l'intégrité des utilisateurs laissent délibérément croître et prospérer un second marché. Des sociétés spécialisées vendent des faux profils et des comptes zombies par paquets de dix-mille aux tricheurs en mal de célébrité ou de reconnaissance. L'inflation fait le bonheur des spéculateurs.

Chez Twitter, les revenus publicitaires représentent 90% du chiffre d'affaire. Le système est au final assez simple : Plus un compte génère du flux, plus les campagnes ciblées seront valorisées, et plus elles apparaîtront sur sa TL et sa liste de followers 

En résumé :
 
1. Les réseaux sociaux privateurs (commerciaux) ont porté à un niveau de sophistication inouï la collecte et l'exploitation des données personnelles. Cette activité est aujourd'hui la branche la plus florissante de l'industrie publicitaire.

2. Grace aux réseaux sociaux privateurs, les régies publicitaires transforment le pleupleu en instrument pro-actif de leur business. Après collecte et trituration de nos menues habitudes, nos données se transforment en campagnes virales, advertainments, toaster-ads dégueus, et autres plans d'automatisation des cycles de vente vendus cher aux grands comptes.
Qu'il s'agisse de gaz, de pétrole ou de données immatérielles, pour l'actionnaire peu importe, un tuyau vaut moins par ce qu'il transporte que par ce qu'il rapporte. L' actionnaire ne s'intéresse qu'à la valorisation des flux.

3. L'industrie publicitaire est elle-même essentielle à la survie globale du système économique à l'échelle planétaire. Sa nuisance absolue sur tous les plans n'est plus à démontrer.

4. L' intrusion silencieuse des régies de pub et des marketeux dans nos vies au travers de nos objets-fétiches (portables, consoles, tablettes, ordis...), animés par des systèmes propriétaires espions était déjà considérable (3). Elle s'opérait via nos applications fermées et nos activités insouciantes sur le Net. Avec des comptes connectés en permanence à des prothèses dont nous ne nous séparons guère que pour dormir, l'interaction flirte avec les cent pour cent.

Dopées par les réseaux privatifs, les techniques les plus pointues de tracking comportemental, le datamining, l'ambient marketing, la veille marketing temps réel ont explosé. Ces pratiques permettent d'affiner le tableau des marchés de niche avec une précision redoutable, puisque les projections et prévisions effectués sur les données recueillies s'appuient h24 sur du marquage individuel à la culotte.

5. Les états policiers utilisent ces réseaux comme instruments de surveillance de masse. Après les téléphones portables, Facebook est la technologie de surveillance la plus subtile, la moins chère et la meilleure qui soit.

6. Sur le marché du travail, les postulants sans "vie en ligne" sur Linkedin, Facebook, Twitter, Snapchat ou Instagram peuvent éveiller les soupçons de certains recruteurs, quand ils ne sont pas purement et simplement écartés.

7. Last but no the least, les réseaux sociaux privateurs concurrents entre eux tendent à fermer l'internet. Les dominants imposent leurs normes et changent les règles à leur convenance à coup de technologies propriétaires.

Est-ce que Facebook,Twitter et Cie ont gagné ?

Le point de vue de Seb Sauvage, résistant déclaré (et éclairé) :

" Oui. Ils ont gagné. Ils ont réussi, au bon moment, à proposer des services pré-mâchés. Les nouveaux internautes, n'ayant aucune culture de ce qu'est et permet internet, s'y sont engouffrés en masse. C'est maintenant une prison inconsciemment consentie dont ces boîtes entretiennent soigneusement les murs d'enceinte et la déco. Une prison dorée où les hamsters se complaisent.
Il fut une époque où je croyais qu'en éduquant les utilisateurs, on pourrait leur apprendre à communiquer par leurs propres moyens. Je constate mon échec: C'est peine perdue. Cela n'intéresse plus personne. Les ex-facebook iront bouffer au premier râtelier centralisé pré-mâché qui succèdera à Facebook. Rien ne changera. »

Ce qui est moche, c'est que ces sociétés piocheront de plus en plus dans la vie privée des internautes pour gagner de l'argent, censurent (vraiment n'importe comment), collaborent avec les différents gouvernements (surveillance, censure, identification).
Malgré toutes les bonnes idées de décentralisation, l'avenir semble assuré pour la société de surveillance. "

Bah, il restera toujours des résistants. Une poignée, puis des millions. C'est toujours comme ça que ça se passe, non ? Et à la fin "c'est nous qu'on va gagner" :)

JMB




(0) Hors réseaux sociaux asiatiques et russes.
(1) Selon une étude datant de 2017, 57% des consommateurs sont plus enclins à acheter chez une marque qu'ils suivent sur les réseaux sociaux.
(2) 35% des recruteurs admettent avoir déjà éliminé un candidat au vu de ses propos, photos ou vidéos sur les réseaux sociaux. 
(3) Apple, Microsoft et Google collaborent à PRISM, le programme de surveillance globale des données de la NSA (USA) 
(4) L'idée est dérivée d' AdWords - l'algorithme à l'origine de la fortune du moteur de recherche- lequel comme on sait n'attente aucunement à la liberté individuelle de l'utilisateur lorsqu'il interroge son moteur de recherche préféré.  
Don't be evil ^^. (devise de Google).

Toute reproduction partielle ou intégrale de ce texte est expressément autorisée aux conditions de la license CC BY-NC-ND 4.0

Articles :

Facebook, fin et suite et autres textes, (sur ce blog)
Enquête : un enfer nommé Facebook
Facebook entre en Bourse : attendez-vous à être pollué par la pub
- A quoi sert Twitter ? Monique Dagnaud, ingénieure au CNRS s'est penchée sur les usages de Twitter.

 Culture générale :

- Ils sont trop forts ces voleurs 2.0 (deuxième partie: "Ah, les voleurs!" )
par Laurent Chemla, pionnier du Web. 
- Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les réseaux sociaux... 
par Pierre Mercklé, auteur de "Sociologie des réseaux sociaux".
- PRISM, la théorie du gros zizi , par Bluetouff.

Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, par Gilles Deleuze, philosophe.

Rappels de base aux utilisateurs : Ô mon Dieu, cette société américaine est propriétaire de mes données !!!!!  par Korben.
Pratique : Dévoilez les mystères des algorithmes de Google, Facebook et Twitter avec l’Oracle du Net 

Twitter vu par les marketeux: Twitter Study by faberNovel & l'Atelier
- L'Abécédaire du Marketing, par Acxiom, leader mondial des technologies et des services marketing.
 
Littérature : Facebook  par Daria Marx. 

 

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